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Publié le par Comité de soutien

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Reproduit avec l'aimable autorisation d'Ursula Gauthier

Après l'élection d'Abdullah Gül

Turquie : qui veut faire taire Taner Akçam ?
Pour cet universitaire turc, une société plus démocratique ne pourra voir le jour dans son pays que lorsque toute la vérité aura été acceptée sur le génocide des Arméniens

 

Malgré la mauvaise humeur de l'armée qui digère mal l'élection de l'ancien islamiste Abdullah Gül à la tête de l'Etat le nouveau gouvernement turc, conservateur et pro-européen, est entré en fonction il y a une semaine, salué par les milieux d'affaires. Pourra-t-il rassurer ceux qui s inquiètent d'une islamisation du pouvoir et de la société ? Réussira-t-il à neutraliser les groupuscules ultranationalistes fanatiques de la «turcité» ? C'est une autre histoire.
L'inquiétante mésaventure vécue par Taner Akçam, historien et sociologue turc installé aux Etats-Unis, montre qu'il y a beaucoup à faire. Professeur au Center for Holocaust and Génocide Studies de l'Université du Minnesota, Akçam est l'auteur de travaux sérieux et reconnus sur le génocide arménien. Il a l'habitude des réactions indignées que chacun de ses ouvrages suscite dans les milieux nationalistes turcs. Mais depuis la parution de son dernier livre, fin 2006 (1), ses conférences et ses tournées de signatures sont devenues l'occasion, pour des «patriotes» en colère, de hurler des injures menaçantes. Invité à l'Université de New York, il doit à l'intervention de la police d'échapper à une bastonnade menée par des excités se proclamant «les fils d'Alpaslan Turkes» (le fondateur de l'organisation fasciste plus connue sous le nom de Loups gris). Ses interventions sur les campus américains doivent se dérouler désormais sous protection policière.
Le sommet de ces inquiétantes gesticulations est atteint en février 2007, lors d'un voyage à Montréal à l'invitation de l'Université McGill : Akçam est retenu quatre heures à l'aéroport, accusé de faire partie d'une organisation terroriste d'extrême gauche impliquée dans l'assassinat de membres du personnel de l'Otan dans les années 1980. La preuve invoquée par la police canadienne : une notice consacrée à Akçam dans Wikipédia, l'« encyclopédie libre» du web, où des mains malveillantes ont transformé ses activités militantes d'étudiant - distribution de tracts, collage d'affiches - en atteintes à la sécurité nationale. Ce jour-là, il a fallu l'intervention du doyen de l'université pour libérer Akçam. Mais on lui a amicalement conseillé de ne pas quitter le sol américain. «Si je vais en Turquie Je risque de subir le sort de mon ami Hrant Dink, soupire-t-ilLes rues turques sont pleines d'énergumènes chargés de nous intimider - ou de nous descendre. Ils font partie de gangs de tueurs dirigés par des militaires à la retraite et des policiers extrémistes, comme l'a révélé enquête sur les assassins de Hrant.» C'est ce que l'on appelle en Turquie «l'Etat profond», où la pègre côtoie les services secrets dans une ferveur nationaliste dénuée de scrupules.

  L'oeuvre de cet historien a de quoi indisposer ces extrémistes. Car Akçam étudie le génocide de 1915 non du point de vue des victimes - largement documenté - mais à travers les assassins, s'interrogeant sur les mécanismes psychologiques profonds qui poussent l'Empire ottoman finissant à endosser l'habit nauséabond du bourreau. Ces éléments sont- ils encore présents dans la psyché collective ? Aujourd'hui, près d'un siècle plus tard, qu'est- ce qui motive encore le négationnisme officiel et, plus fondamentalement, l'incapacité de la société turque à assumer son passé ? Aux yeux d'Akçam, ces questions sont brûlantes non seulement pour les descendants des rescapés arméniens mais aussi et, peut-être surtout, pour les petits-enfants des massacreurs. «Tant qu'elles n'auront pas reçu de réponse, affirme-t-il, une société plus juste et plus démocratique ne pourra voir le jour en Turquie.»
Si le dernier livre d'Akçam déclenche une hostilité plus vive encore - allant jusqu'à l'appel au lynchage sur les sites internet de nationalistes turco-américains ainsi que dans la presse turque grand public -, c'est parce qu'il démontre, par une analyse rigoureuse des archives ottomanes, que les événements de 1915 sont un projet soigneusement mis en oeuvre par les Jeunes-Turcs au pouvoir à l'époque. Pis : il prouve que le père de la République moderne, Mustafa Kemal lui-même, avait eu connaissance de ce crime et l'avait qualifié d'«acte honteux» - terme qui donne son titre au livre. Appeler à la rescousse de la thèse du génocide le père de la nation constitue pour certains un véritable crime de lèse-majesté.
Du nouveau gouvernement, Akçam espère qu'il abolira l'article 301 de la Constitution qui punit les «atteintes à la turcité» et légitime les appels au meurtre contre les «coupables». Loin de l'inquiéter, l'élection d'Abdullah Gül lui paraît de ce point de vue prometteuse : «Le gouvernement islamiste a arrêté une centaine de tueurs, il s'apprête à débarrasser la Turquie de sa Constitution militaire. EAKP d'Erdogan et de Gui est en fait notre seul espoir de démocratisation.» A condition que les islamistes, aujourd'hui adversaires des militaires, ne scellent pas un jour une alliance avec «l'Etat profond» toujours omniprésent...


(1)«A Shameful Act. The Armenian Génocide and the Question of Turkish Responsibility», Metropolitan Book 2006. Traduction française à paraître fin 2007.

 Ursula Gauthier
Le Nouvel Observateur

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